Quels enjeux éthiques pour la télédétection dans les forêts tropicales ?
Les technologies de télédétection, comme le Lidar, ont révolutionné l’étude des forêts tropicales dans de nombreuses disciplines, allant de l’écologie forestière à l’archéologie. Elles permettent aux scientifiques de voir à travers la canopée dense de la forêt et d’obtenir des images haute résolution du paysage situé en dessous. Seulement, elles soulèvent aussi des questions éthiques sur les territoires qui sont cartographiés. Des scientifiques de l’Université de Toulouse et de l’IRD se les posent dans un article paru en septembre dans Nature Ecology and Evolution.
Ces technologies permettent de suivre l’évolution des forêts à une résolution spatiale et temporelle toujours plus fine. En archéologie, le Lidar révèle aussi des paysages aménagés par des sociétés du passé et ouvre des perspectives nouvelles pour la détection de nouveaux vestiges en terrain difficile d’accès, comme en Amazonie. Mais cette capacité d’observation croissante, souvent mesurée à l’aune des découvertes qu’elle promet, pose aussi des questions éthiques sur les territoires cartographiés.
Cartographier n’est pas un acte neutre
Dans leur étude, les scientifiques soutiennent que la visibilité offerte par la télédétection à haute résolution pourrait menacer l’intégrité de ces espaces à la végétation très dense, qui ont longtemps constitués des refuges culturels et politiques face à des pouvoirs dominants. En outre, les autrices et auteurs soulignent que dans la balance coût-bénéfice environnemental, ces considérations éthiques sont loin d’être négligeables. Au contraire, elles devraient faire partie intégrante de la planification de toute recherche s’appuyant sur ou développant ces instruments et données.« La recherche en télédétection est souvent présentée comme un exercice technique permettant une observation et une gestion de la nature plus efficaces », explique Gabriel Hes, ancien doctorant de l'Université de Toulouse et jeune docteur issu du Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement (CRBE-OMP, CNRS/ IRD/Toulouse INP/UT), et coauteur de l’étude. « Pourtant, la cartographie n’est jamais seulement une pratique technique, et les choix concernant ce qui est révélé, comment et par qui, sont intrinsèquement éthiques et politiques. »
Au-delà de la valeur scientifique de ces technologies, les autrices et auteurs considèrent qu’il est important de dépasser les débats techniques propres à chaque discipline pour que soit posée collectivement la question de savoir s’il faut cartographier les sous-bois tropicaux, et dans quelles conditions. Pour tenter d’y répondre, leur étude propose trois grands axes de réflexion :
- Connaissance, accès et contrôle : qui décide quand cartographier, pourquoi, et qui contrôle les données ?
- Droits des populations, exposition et dépossession : comment ces données pourraient-elles exposer des communautés, des groupes marginalisés de la société ou des ressources en vue de leur exploitation ?
- Les coûts matériels de la télédétection : comment les méthodes de télédétection contribuent-elles aux impacts climatiques et environnementaux qu’elles cherchent à prévenir ?
Un cadre pour décider quand ne pas cartographier
« Nous ne prétendons pas que la télédétection soit intrinsèquement "mauvaise" », ajoute Patrick Roberts, directeur de recherche à l’institut Max Planck de Géoanthropologie (MPI GEA) et coauteur de la publication. « Elle a notamment été utilisée par des communautés locales pour protéger leurs territoires et leurs droits. Nous invitons plutôt les scientifiques à prendre en compte les diverses dimensions éthiques qui influent sur leurs recherches, qu’ils effectuent une cartographie à l’échelle locale, régionale ou mondiale. »L’étude se conclut sur une proposition de cadre destiné à aider les chercheuses et chercheurs à considérer ces différents enjeux, voire à déterminer dans quels cas la cartographie n’est pas appropriée. Pour Sylvain Kuppel, chercheur IRD au laboratoire Géosciences environnement Toulouse (GET-OMP, CNES/CNRS/IRD/UT) et coauteur, il s’agit d’interroger une idée souvent admise mais trop simpliste : « De quel "bien commun" parlons-nous exactement ? La télédétection des forêts tropicales ne risque-t-elle pas de renforcer des inégalités en matière de production de connaissances, de pouvoir politique et d’impacts environnementaux ? »
L’idée de cet article est née lors d’une journée d’étude interdisciplinaire sur les forêts tropicales, organisée à Toulouse par des scientifiques de l’Atelier d’écologie politique de Toulouse (Atécopol). Cette étude illustre l’importance d’une réflexion largement interdisciplinaire pour co-construire la recherche environnementale. En redéfinissant ainsi les sciences de l’environnement par le prisme de l’éthique, les autrices et auteurs espèrent que les initiatives de cartographie des forêts tropicales répondront au mieux aux besoins des personnes les plus touchées par les crises écologiques en cours.
Références
Nature ecology & evolution, septembre 2026
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